É.

Ma vie de maman

É,

Nous sommes le 1er septembre, jour de rentrée : celle des écoles, des crèches…
Comment se passe pour toi l’adaptation de ton fils? Sa toute première année au Gan ?
J’imagine un mélange de soulagement – celui d’avoir enfin des journées rien qu’à toi – mêlé à une appréhension légitime : sa ganenette saura-t-elle prendre soin de lui ? Sera-t-elle là pour le consoler jusqu’à ce qu’il s’apaise après ton départ ? Lui donnera-t-elle l’attention qu’il mérite ?

Comment as-tu choisi son premier Gan ? Tu as certainement veillé à ce que cette première ganenette soit une femme douce, attentionnée, présente. Une femme qui l’accompagnera dans sa croissance en lui apportant tout ce dont il a besoin. Quelqu’un qui lui proposera des activités, l’emmènera dans la cour toucher les feuilles mortes et sauter dans les flaques d’eau, lui fera découvrir les saisons, les couleurs, les animaux. Une femme qu’il aura plaisir à retrouver chaque matin, auprès de qui il se sentira en sécurité.
J’espère que ton fils aura la chance de recevoir tout cela et qu’il vivra une belle année.

Ici, c’est plus difficile.
La rentrée de Lior a rouvert en moi un traumatisme que je croyais refermé.
Ça m’a saisie comme un râteau qu’on se prend en plein visage, au détour d’une promenade tranquille.

À nouveau, les insomnies reviennent.
J’ai l’impression d’être montée dans une machine à voyager dans le temps et de tout revivre, avec la même intensité.
Je pleure. Je tremble.
Je pleure de tristesse pour Lior, pour tout ce qu’il a enduré chez toi durant ces longs mois.
Je tremble de colère contre toi, pour n’avoir pas su l’aimer suffisamment pour en prendre soin. Pour l’avoir abandonné.

Je ressasse en boucle ces heures interminables passées enfermé dans une chambre sombre, afin que tu puisses avoir la paix.

Je ressasse ses brefs moments de liberté hors du lit, à errer seul dans ta maison, cherchant comment s’occuper.

Je ressasse le silence lourd et terrifiant qui régnait chez toi, heure après heure, sans qu’un seul mot de lui soit adressé de toute la journée… brisé seulement par le chaos de l’après-midi, rythmé par les cris, les disputes et les bousculades de tes enfants.

Je ressasse ses cris de faim lorsque je le récupérais à 16 h, faute d’avoir reçu ni la quantité, ni la variété dont un bébé a besoin pour grandir. J’entend encore ses cris, pointant du doigt les assiettes bien remplies de tes enfants, comme si lui, n’y avait pas eu droit.

Je ressasse ces changes devenus impossibles, où il fallait s’y mettre à deux tant il hurlait et se cambrait, comme si chaque change ravivait en lui la peur de gestes brusques qu’il avait connue.

Je ressasse ses réveils nocturnes, ses crises de rage incontrôlables pour sortir de sa chambre, ses hurlements en pleine nuit qu’aucun contact ne pouvait apaiser. Son lit étant devenu pour lui synonyme de cloîtrage forcé.

Je ressasse les pleurs sans fin de R. à t’appeler, ces appels lancés vers toi, encore et encore, dans l’attente désespérée que tu viennes enfin. Puis ses silences résignés, parce qu’il avait compris que tu ne viendrais pas. J’imagine sa solitude, du haut de ses un an.

Je ressasse l’image de la petite P. clouée dans sa chaise haute des heures entières, inerte, le regard triste, perdu dans le vide, jusqu’à s’endormir d’ennui et d’épuisement.
Allongée ensuite sur un canapé trop haut, d’où elle aurait pu tomber à tout instant, faute d’un simple lit où se reposer en sécurité.
P., ce petit bébé né prématuré, qui avait justement besoin d’attention et d’éveil, traitée comme un fardeau plutôt que comme le petit être à aimer qu’elle était.

Je ressasse… je ressasse… je ressasse… et la colère m’envahit.

É., je t’ai confié mon bébé, mon trésor, le soleil de ma vie.
Je te connaissais, et c’est précisément parce que je croyais te connaître que je t’ai donné ma confiance la plus sacrée, celle d’une maman qui remet son enfant entre les mains d’une autre maman. Et c’est aussi pour cela que ta trahison est d’autant plus insupportable.



Il n’avait pas un an lorsque, pour la première fois, il a été séparé de moi afin d’être placé entre tes mains.
Je t’ai choisie précisément parce que tu offrais une petite structure, avec peu de bébés, censée lui garantir plus d’attention, plus de temps, plus de réconfort. Je voulais pour lui un accueil presque sur mesure, une présence privilégiée, à la hauteur de ce qu’un bébé mérite dans ses premiers mois de vie.
Chaque matin, je partais le cœur léger, persuadée qu’il était lové au creux de tes bras, comme si tu étais sa deuxième maman, capable de lui offrir l’amour, la sécurité et l’éveil dont il avait besoin pour apprendre et grandir sereinement en cette année si charnière de sa vie.
Tu me disais que tu l’aimais comme ton propre fils… mais une mère ne traite pas son enfant comme tu as traité le mien.
Je t’ai confié mon trésor, et tu l’as abandonné. Tu t’en es débarrassée.

É. je t’ai confié un bébé solaire, joyeux, doux, simple, attachant.
Et je l’ai vu devenir un petit garçon irritable, epuisé, compliqué.

J’imagine sa terreur lorsqu’il te voyait insulter et frapper tes enfants sous ses yeux. Lui qui venait d’une maison calme, sereine, emplie d’amour.
J’imagine sa détresse lorsqu’il se faisait malmener par tes enfants – bousculé, mordu, griffé – qu’il pleurait, t’appelait à l’aide, mais que tu laissais faire, sans le réconforter.
J’imagine son désarroi d’être dans une belle maison avec un grand jardin, mais privé d’air, privé de sorties quotidiennes.

Et puis, j’imagine cette question dans sa tête :
« Pourquoi maman m’emmène là-bas, jour après jour, alors qu’elle est censée m’aimer et me protéger ? »
Et mon cœur se brise.

Je revois ensuite nos longs câlins interminables du retour à la maison.
On s’installait sur la chaise à bascule du salon, il attrapait son doudou et son petit pouce, puis se blottissait contre moi, immobile, silencieux, comme pour se recharger auprès de sa maman en chaleur et en sécurité. Ce qu’il n’avait pas trouvé auprès de toi.

Aujourd’hui, je reçois de plein fouet à nouveau toute cette tristesse, toute cette colère. Comme un boomerang lancé à 200 km/h.

Et je me demande : Et si ?
Et si je n’avais pas été cette maman attentive ? Et s’il avait encore passé six mois de sa vie enfermé dans un lit, dans le noir ? Nourri de gâteaux et de purées donnés à même le sol comme on le ferait avec un animal, sans interaction, sans occupation?
Et si je n’avais pas été cette maman protectrice, qui observe, qui questionne le mal-être de son fils, qui cherche coûte que coûte des réponses, quitte à décider, en dernier recours, à placer sur lui un micro ?

Quel enfant serait Lior aujourd’hui, 1er septembre 2025, si je n’avais pas découvert la vérité de ce qu’il vivait ?
Quel enfant serait-il devenu si je l’avais laissé chez toi jusqu’à la fin de l’année ?Et jusqu’où sa souffrance aurait-elle pu aller, alors que, mois après mois, ta lassitude grandissante face aux enfants faisait de chaque journée un terrain toujours plus hostile pour lui ?
Quel drame aurait-il pu survenir, alors que chaque jour, sa sécurité physique, psychologique et son développement étaient mis en danger?

J’imagine, je ressasse, et ça me dévore.

Ça me dévore parce qu’en début d’année, tu m’avais donné ta parole qu’en cas de difficulté tu ferais appel à quelqu’un pour t’épauler.
Et lorsque tu as sombré dans une grave négligence, tu as préféré continuer à encaisser mon argent tout en cloîtrant mon fils dans un lit, dans le noir, la majeure partie de ses journées. Jour après jour, tu as choisi de délaisser nos enfants et de les réduire au rang d’objets, plutôt que d’assumer ta responsabilité.

Mais comment aurais-je pu deviner l’ampleur de ta négligence, alors que chacune de mes questions se heurtait inlassablement à des mensonges, tissés les uns après les autres afin de m’aveugler ?

Je vais être honnête avec toi, É.: je vais mal.
Six mois ont passé, et c’est toujours là. Toujours obsédant.
Je t’en veux toujours autant.

Mais je commence à prendre en main ma douleur.
La praticienne qui me suit m’a diagnostiqué un traumatisme et me propose des séances d’EMDR, pour réussir à être plus en paix avec mes émotions.
J’ai accepté, j’ai rendez-vous aujourd’hui.

É., je n’attends pas de toi que tu comprennes, ni que tu m’apaises.
Car j’entends dire que tu continues à remettre en doute certains de nos comportements. Ce qui me confirme que tu n’as pas réellement pris conscience de la gravité de ce que nos enfants ont vécu chez toi, ni de l’impact que ça a eu sur eux, et sur nous.

J’attends de toi que tu lises cette lettre avec le respect dû à mes sentiments, et à ce que Lior et moi avons traversé.

Avec cette lettre, j’ai dit ce que j’avais besoin de dire.
Je t’écris en mon nom, mais aussi au nom de Lior, trop petit alors pour t’exprimer sa souffrance.

Je poursuis désormais mon chemin vers la guérison.
Ce qui t’appartient, É., ne m’appartient plus.

Sarah & Lior

 

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